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La Lettre d'Expression Médicale
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 N° 422
 
 
 
    14 novembre 2005
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Le harcelé et son médecin

Docteur François-Marie Michaut

Pour une fois, mettons au premier rang la personne qui vient de fermer l’huis, ou la porte si vous voulez, du cabinet médical. Le médecin n’est, dans ce huis-clos, que le second humain. Second, ce choix de mot n’est pas secondaire : car, soumis au secret, il ne devrait jamais être autre chose que le deuxième et dernier intervenant de cet acte médical. Notre consultant, qu’importe son sexe, son âge ou son statut social, est là pour éclairer son médecin sur ce qui lui arrive. Il raconte sa maladie à lui, avec ses mots, avec ses explications à lui, avec ses croyances et ses convictions. Tout praticien en formation a reçu en pleine figure l’avalanche de mots du patient hospitalisé dont il est chargé de rédiger la sacro-sainte “ observation”. Que faire de ce fatras, comment retrouver au milieu de tout cela les symptômes des maladies qui lui ont été enseignées ? Et bien, c’est tellement difficile de décrypter dans ces paroles ce qui est médicalement significatif que la tentation de considérer la parole du patient comme sans valeur médicale est extrêmement forte. On comprend ainsi que les jeunes blouses blanches bâclent le plus vite possible la partie de l’examen du patient nommée sur le modèle policier “ interrogatoire” et se précipitent sur les examens de laboratoire, les enregistrements mécaniques et les images multiples.

retrouver la confiance

Dans le cabinet, le même malentendu, en fait le véritable mal entendu, voir le pas entendu du tout, se poursuit. Tout se passe comme si le boulot du médecin était de traduire en termes médicaux ce qui lui est dit. Une gène respiratoire devient une dyspnée et une fatigue une asthénie. La méthode est ancienne et a fait ses preuves. Souvenons-nous de notre Molière et de son célèbre : “ Le poumon, le poumon vous dis-je “ . Elle a aussi ses limites. Sa limite de validité devient celle de la personne même du malade. Dès qu’un tiers est mis en cause, par exemple : “ Le comportement de mon mari me rend malade ; depuis que ma fille est partie, je ne dors plus ; j’en ai plein le dos de mon patron etc...”. Pour le médecin, il n’y a là que métaphores au mieux, simples bavardages insignifiants ( dépourvus de sens) le plus souvent. Gigantesque incompréhension : le patient, en toute confiance, dit à son médecin sa conviction que quelqu’un le rend malade. Le médecin ne tient aucun compte de ce qui lui est confié, sinon par une attitude compatissante plus ou moins sincère. Son objectif est ailleurs. Il doit, pense-t-il, se contenter d’établir le diagnostic le plus précis possible des anomalies de fonctionnement de son patient, afin de pouvoir le soigner au mieux de ses connaissances. Quand il n’est pas spécialiste et se contente alors d’explorer les seuls organes de son champ d’exercice médical.

restaurer la conscience

Alors, quand un sujet déballe à son médecin une histoire dans laquelle ce sont les conditions psychologiques de son travail qui nuisent à son état de santé, on a toutes les chances d’aboutir à une impasse totale. Le médecin fait le bilan de l’état du consultant, et relève une hypertension artérielle, une lombalgie chronique, une anxiété invalidante ou un état dépressif caractérisé. Mais il ne va généralement pas au delà. Il traite chaque symptôme comme il doit le faire, y compris par la prescription d’un arrêt de travail pour maladie. A-t-il alors clairement conscience qu’il enferme ainsi le sujet dans un statut de malade ( hypertendu, lombalgique, névrosé ou dépressif, par exemple) ? A-t-il alors clairement conscience qu’en négligeant la responsabilité d’un tiers dans le déclenchement des troubles ainsi traités, il impose à l’ensemble de la population - dont le patient lui-même- de payer par leurs cotisations les dégâts causés par un collègue de travail ? A-t-il pris le temps de réfléchir que dans ce cas, il s’agit d’un véritable accident du travail, qu’il devrait déclarer comme tel. Avec toute la prudence nécessaire, comme on le fait pour les certificats de coups et blessures, cela va de soi. Le médecin ne peut certifier que les dires du patient. En apporter la preuve auprès de quiconque n’est pas de son domaine, mais de celui des assureurs.

renforcer la compétence

Dans ce cas de figure, c’est la compétence même des soignants qui est en cause. Ce qui se nomme harcèlement moral en France, mobbing chez les anglo-saxons, harcèlement psychologique au Canada est un cas typique de pathologie systémique.
Il est donc inconnu des médecins, qui ne sont pas du tout formés à cette dimension des questions de santé. Le harcèlement moral n’est encore, malgré les remarquables travaux de vulgarisation de Françoise Hirigoyen ( et quelques autres ), qu’un sujet journalistique plus ou moins à la mode. Faut-il attendre que les vénérables responsables de l’enseignement médical finissent par prendre conscience de l’insuffisance de notre cadre actuel d’observation des questions de santé ? Ce sont les malades mal traités - voir maltraités- qui font tous les jours les frais de l’étroitesse de notre vision médicale. Le harcèlement moral au travail concernerait en Europe près de 8% des salariés. L’histoire a montré, heureusement, que des médecins étaient tout à fait capables de contraindre leurs institutions à évoluer en osant suivre leur voie personnelle. D’abord forcément minoritaires, méprisés et ignorés, ces pionniers ont fini par convaincre toute une profession. Souvenons-nous de ce modeste médecin de la Creuse profonde qui eut le culot le premier d’injecter le vaccin antirabique du chimiste et non médecin Pasteur. Souvenons-nous de celui qui eut l’audace incroyable de contraindre les élites médicales à se laver les mains après une autopsie avant d’accoucher une femme. Ce qui se fit dans les siècles précédents, rien n’empêche que cela ne se renouvelle de nos jours. Monsieur Bill Gates nous a prouvé ces dernières années que le temps des grandes aventures de la connaissance pouvait encore être le fait d’une personne et non d’un groupe, comme on nous le fait croire si volontiers. La personne n’est pas morte, personne n’a le droit de nous dire que le travail de groupe peut dans tous les cas la remplacer.


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Pour ceux qui ne connaissent pas encore notre Charte d’Hippocrate.

Lien : http://www.exmed.org/archives08/circu532.html




Os court : « Vous connaissez la différence entre Dieu et un médecin ? Dieu ne se prend pas pour un médecin. »
Blague citée par Martin Winkler, médecin et écrivain


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Lire la LEM 421 " Refus de soigner et refus de soins" de Françoise Dencuff

Lire la LEM 420 " Meurtre ou délivrance ? " de G.Nahmani

Lire la LEM 419 "Les harceleurs doivent être les payeurs " de François-Marie Michaut