Vous avez dit bénéfice

23 janvier 2012

Docteur François-Marie Michaut
lui écrire

L'idée de cette LEM est née le samedi 14 janvier 2012. Exactement le lendemain de la perte de la notation en triple A de la France qui a fait couler tellement de salive chez nous.
En début d'après-midi, me sont parvenus au passage, venant de la radio France-Inter, quelques bribes d'un commentaire sur la notion de bénéfice. Juste de quoi stimuler mes neurones. Que l'auteur des propos, dont je n'ai pu entendre le nom, veuille bien m'excuser de ne pas le citer ici.
  Du côté des blouses blanches, le terme de bénéfice, quand il s'agit de se faire une opinion sur la pertinence d'une méthode diagnostique ou d'une thérapeutique, est d'usage courant. Ce qui n'incite guère à se creuser un peu plus les méninges, à moins que le virus insidieux de la curiosité de ce qui se cache derrière les mots les plus simples en apparence ne vous ait contaminé au cours de vos échanges verbaux quotidiens au cabinet médical.

Retrouver la confiance

Si je décape mes souvenirs scolaires infantiles, malgré ma faible appétence naturelle pour le royaume des chiffres, la notion de bénéfice est restée gravée. C'est, on ne peut plus simplement, ce qui reste quand le prix de vente d'un objet est supérieur à son prix d'achat. Langage marchand élémentaire qui donne une tonalité purement financière à ce fameux bénéfice.
Un peu plus tard, mes cours d'histoire mentionnaient dans la France du XVIIème siècle les bénéfices ecclésiastiques au service du clergé. La révolution de 1789 fit voler en éclats ces charges vénales. Ce qui, je le confesse, ne passionnait pas vraiment nos foules adolescentes en proie aux orages hormonaux de leur âge.
   Le long dressage intellectuel des études comporte un tel programme d'acquisition des connaissances capitalisées par nos ancêtres, et la vie active toujours en mouvement qui en est la suite coutumière, ne rendent guère possible un quelconque arrêt sur image. Quelle que soit la richesse de la langue française, de ses mots, de ses nuances, de ses subtilités que nous recevons en héritage, notre pente naturelle est d'accorder notre pleine confiance au sens premier de chaque terme. Un mot n'est jamais une réalité. Aucune réalité, aussi élémentaire soit-elle, ne se laisse enfermer dans les limites strictes d'un vocable unique.
   La manipulation attentive de la relation thérapeutique, dans laquelle la parole échangée tient un rôle de tout premier plan, ne permet de conserver aucun doute : les mots en disent bien plus qu'ils n'en ont l'air.

Restaurer la conscience

L'origine latine de ce que nous qualifions en parlant de façon raccourcie de «bénef», doit être sondée. Bénéfice cela veut dire quelque chose comme faire du bien. Une ligne de fracture se fait voir entre ce qui est bénéficiaire et ce qui se montre bénéfique.
Je sens des orteils confraternels se recroqueviller dans les souliers de leur rationnalisme fondamental.
   Le bien ne fait pas partie du langage médical. C'est exact. Le « faire le bien » possède un tel relent de paternalisme désuet que plus personne n'ose en parler. Voilà qui renie nos origines religieuses chrétiennes médiévales, avec les ordres hospitaliers, les maladreries pour les lépreux, les hôtel-Dieu pour soigner les démunis et les religieuses infirmières.

   Le bien et le mal, éternels jumeaux ennemis ? Il ne suffit pas de souhaiter faire du bien à ceux qui ont mal en appliquant les acquis de la science médicale pour se sentir exonéré de toute interrogation. Mais nous voilà embarqués dans cette philosophie qui fait si peur à notre époque ancrée dans son matérialisme rassurant. Chaque religion prend grand soin de déterminer, interdits bien définis à l'appui, où est le bien et où est le mal pour sa communauté. Nous en gardons tous, même dans le rejet, l'empreinte culturelle.
Le modèle médical occidental, au nom de la neutralité scientique qui ne peut s'engager sur le terrain métaphysique, refuse de prendre parti.

Renforcer la compétence

Sommes-nous donc enfermés dans une vision de la réalité dans laquelle, les connaissances scientiques prenant le pas sur tout dans nos esprits, il est devenu impossible de discerner le bien et le mal ? L'observation des évènements catastrophiques qui surviennent sur la planète peut aggraver ce désarroi. Cela dépasse la fameuse crise des finances internationales et économies trémulentes qui nous inquiète tant.
Sommes-nous pour autant totalement déboussolés ?
Si, dans nos affaires humaines, nous avons du mal à déterminer de façon objective et argumentée où et quand nous faisons du bien, un grand mouvement mondial d'opinion nous contraint à élargir notre point de vue. De multiples signaux d'alarme sont tirés par les observateurs de notre terre. Parfois alarmistes à dessein, parfois trop limités à un seul domaine bien émotionnel monté en épingle. Peu importe.
Il est devenu impossible de ne pas envisager que nos activités humaines peuvent être tellement nuisibles qu'elles mettent en danger, à court, moyen ou long terme, tout ce qui est vivant. Le biotope est fragile, comme on aime le dire pour faire savant. Le drapeau de l'écologie peut être parfois détourné pour nourrir des ambitions partisanes ou franchement commerciales, c'est inévitable, mais il est désormais ancré dans nos têtes comme une valeur vitale.
Est jugé bien dans cette optique ce qui respecte notre planète nourricière, avec tout ce qui touche au vivant. Bien entendu, sans oublier l'espèce animale remarquable que constitue l'homo sapiens sapiens.
N'est pas bien, mal ou mauvais à votre choix, toute action humaine dont les conséquences sont destructrices pour notre fragile vivant.
Alors, à chaque fois que le mot bénéfice est utilisé, ce ne serait pas une mauvaise chose que de se poser une question élémentaire. Non sans avoir arrêté un instant sa calculette mentale.
Quel bien s'agit-il de faire ici ?

   Par manque de clairvoyance et d'intelligence, les prétendus bénéfices si souvent évoqués risquent bien de tourner pour chacun de nous, un jour ou l'autre, au maléfice.

                                      Photo Jean-Claude Deschamps (Indonésie)

  

Os court : « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l'apparence de la solidité à ce qui n'est que du vent.»
George Orwell
Cette lettre illustre notre Charte d'Hippocrate.
Lien : http://www.exmed.org/archives08/circu532.html

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